© Une définition actuelle du pouvoir



Avant le XXe siècle et jusqu’à la moitié de ce siècle, le pouvoir appartenait à des systèmes plus ou moins archaïques dont la figure centrale était facilement identifiable. C’était Dieu, le père, le vassal, le roi, l’empereur, le dictateur. Or, aujourd’hui, le pouvoir n’appartient plus à personne ou plutôt nous postulerons qu’il appartient à toutes les personnes (personas) à partir du moment où celles-ci prennent part, d’une manière ou d’une autre, à la quête de la reconnaissance au sein du capitalisme. Le lecteur comprendra qu’à travers ce terme « quête de la reconnaissance », nous entendons tout simplement ce besoin de l’humain d’être aimé, d’être reconnu par autrui.

Alors aussi étrange que cela puisse paraître au premier abord, nous soutenons que le pouvoir s’identifie à ce que Nous sommes, en tant que consommateurs et en tant que producteurs. En ce sens, nous pouvons dire que le pouvoir extérieur d’hier est parvenu à s’intérioriser dans la personne que Je crois être. À ce propos, il est intéressant d’établir un parallèle entre ce processus de personnalisation et une phrase sans équivoque que prononce un personnage de George Orwell dans le récit dystopique 1984 (1). Cette phrase provient d’un bureaucrate : « Nous ne nous contentons pas d’une obéissance négative, ni même de la plus abjecte soumission. Quand, finalement, vous vous rendez à nous, ce doit être de votre propre volonté . » Or, n’est-ce pas cela qui survient lorsque, dans une lettre de motivation, on loue l’entreprise qui doit nous assujettir ? N’est-ce pas encore cela qui survient lorsque, face au patron ou à celui qui nous finance, nous faisons le grand sourire ? Voilà la soumission actuelle au pouvoir ; il ne faut pas aller la chercher plus loin.

Alors, ce que nous avons tenté d’expliquer jusqu’ici et ce que nous allons encore préciser dans les lignes qui vont suivre, c’est comment la construction identitaire et le discours libéral s’inscrivent dans une certaine logique à l’intérieur de laquelle chacun est appelé à tenir son rôle, à porter son masque pour pouvoir gagner sa vie. Par la suite, nous ne nous étonnerons pas d’entendre, qu’en cas de procès intenté contre celui qui tient son rôle, celui-ci se défende : « mais, je n’ai fait que suivre les ordres ! ». D’une certaine manière, il n’aura pas tort. À l’instar de l’étudiant qui répète ce que son maître enseigne et qui s’attend, par conséquent, à être bien noté ; le salarié exécute sa tâche pour pouvoir recevoir son salaire. Un salaire qui lui permet de vivre normalement dans le système. Dès lors, le lecteur l’aura compris, le salaire est social quand bien même il apparaît comme asocial. Premièrement, ce salaire lui permet de survivre, de payer sa dette, mais il lui permet également de rester normal et, au mieux, de fonder son propre empire. Finalement, le pouvoir touche à la reconnaissance que l’on attend naturellement d’autrui.

Toujours est-il qu’il y a un paradoxe entre ce que Je fais avec plaisir et librement et ce que Je fais parce que Je suis payé pour le faire. En fin de compte, nous voyons bien comment le paradoxe s’exprime, en fait, à travers l’instrumentalisation, par la logique de marché, de la quête universelle de la reconnaissance. À titre d’exemple, nous pourrions penser au paradoxe des contre-cultures qui deviennent, par leur popularité, cultures institutionnalisées en faveur du capitalisme. C’est également ce paradoxe que l’on retrouve chez celui qui critique le système économique et qui voit sa critique au top des ventes. Par ailleurs, il y a deux formules que nous voulons soulever parce qu’elles reflètent bien ce que nous dénonçons. Ces formules, tout le monde les a déjà entendues : il s’agit de « crois en toi ! » et « la vie est courte, profite ! ». Dans les deux cas, il est question d’aller soi-même – en tant que persona (c.-à-d. en tant que personne) – dans une des cellules que le capitalisme a préalablement disposées pour Moi. De façon tout à fait similaire, Paul Watzlawick (2) illustrait ce genre d’injonction paradoxale (double bind) lorsqu’il évoquait l’impasse que représentent des ordres tels que : « Sois spontané ! », « Sois libre ! » ou encore « Veuille ce que tu veux ! » . Au demeurant, le discours du capitalisme fait l’éloge continuel de la liberté. Or, il est légitime de se demander : mais enfin, comment être libre à l’intérieur d’un système de pouvoir qui utilise la liberté comme sa propre dynamique de coercition ?

En dépit de la réponse que l’on pourrait donner à cette question, nous pouvons dire que ce qui est vrai et ce qui est bon importe peu dans nos sociétés marchandes étant donné que l’important c’est de faire tourner la roue économique. À l’université comme au siège du pouvoir politique, il faut servir la logique du capitalisme, car c’est elle qui finance la recherche et l’action. Face à cette énorme machine, l’individu est laissé impuissant justement parce qu’il est dépendant par rapport à sa propre production et consommation au sein du capitalisme. Comme les poules que l’on égorge pour le rayon charcuterie, l’individu n’a guère trop le choix : il est lui-même un produit qui, pour être financé, doit paraître « avantageux » pour la pérennité et le développement du capitalisme. Alors, bien sûr, dans ces conditions, nous ne le cachons pas, il sera très difficile de mettre sur pied une alternative puisque nous dépendons aussi de ce même dispositif. Il sera très difficile de paraître honnête aux yeux des autres avec une proposition altruiste ou écologique puisque nous sommes, comme eux, engagés individuellement dans la course concurrentielle du capitalisme. Autrement dit, pour résumer, Nous sommes le pouvoir. Mais ce pouvoir ne nous appartient pas puisqu’au contraire nous appartenons au pouvoir que Nous sommes… en tant que producteur/consommateur.


(1) ORWELL (George), 1984, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1950, trad. A. Audiberti, partie III, ch. II, p. 337.

(2) WATZLAWICK (Paul), H. BEAVIN (Janet), DONALD-D (Jackson), Une logique de la communication, Paris, Seuil, coll. « Points essais », 1979.





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