© Traité de la misère moderne



Messieurs les décideurs,

Pour prendre pleinement connaissance de cette lettre, en retirer toute l'essence, reléguez un instant vos préoccupations foncières et égoïstes aux oubliettes. Détendez-vous. Respirez profondément, souvenez-vous. Avant d'être devenus d'insipides créatures dépourvues d'humanité, vous avez d'abord été des enfants. Les enfants présentent plusieurs singularités qui les distinguent de votre barbarie. Ils sont innocents. Ils sont purs, ne sont avares ni de pardon, ni même de tendresse. Souvenez-vous… vous étiez minuscules, découvriez le monde environnant avec des yeux émerveillés, et surtout, vous aviez des cœurs. En grandissant, vous avez oublié le sens de ces valeurs. Peut-être que cela peut vous paraître désuet en regard de vos activités, mais vous conviendrez aisément que ces particularités permettent de considérer l'individu sur la base d'une toute autre échelle de valeur que celle en vigueur à la fin du deuxième millénaire.

Que de progrès accomplis depuis les temps anciens, et pourtant… De tout temps, les hommes se sont battus farouchement pour défendre leur liberté. Un chemin long et semé d'embûches. Ce cheminement est loin d'être terminé. A l'heure où le capitalisme a enterré toutes les autres doctrines, nous aurions même tendance à régresser. L'individu qui a la faculté de penser, celui qui a l'audace d'outrepasser la tacite loi du silence, celui qui sort du moule imposé, celui qui est différent, tous se voient impitoyablement agressés avec un acharnement digne des hautes sphères des milieux de l'espionnage. Le plus faible, selon la loi de la jungle, est irrémédiablement détruit, piétiné… réduit à la misère. En sacrifiant la liberté et l'indépendance de pensée sur l'hôtel du dieu argent, cela permet de mettre au pas, s'il s'en faut par la force, les peuples dissidents et les plus démunis pour les faire adhérer à un seul modèle, le vôtre.
Si n'importe quel animal peut se targuer de mener sa vie durant un combat admirable contre les éléments déchaînés, où ses seules préoccupations sont l'amour et la nourriture, l'homme peut en revanche se vanter d'avoir complètement remis ces buts en question, puisque toute son existence se doit d'être vécue sous le signe de l'argent… Une course effrénée pour amasser des morceaux de ferraille et des bouts de papier, quand il ne s'agit pas de plastique.

Au regard des personnes toujours plus nombreuses à s'abîmer dans les affres de la précarité et de la pauvreté, ont peut donc sérieusement remettre en doute le bien fondé de votre politique. Dans le monde "civilisé", une seule catégorie est digne de votre intérêt, les gens dont l'âge est compris entre trente et cinquante ans. Avant ce sont des jeunes, ignorants, sans expérience, qui plus est fort coûteux puisqu'il faut en plus leur transmettre une certaine éducation. Après cinquante ans, ces vieux débris tombent souvent malades, cela coûte bien évidemment trop cher. Pour les personnes parvenant à traverser sans encombre le monde du travail pour profiter d'une retraite bien méritée, cela devient carrément problématique, ils osent se plaindre du maigre revenu alloué, dérisoire face aux coûts de la vie. Sans parler de tous les rebuts de la société que sont les handicapés, les chômeurs, les sans abris et autres laissés pour compte. Tous cela n'est décidément pas fait
pour l'augmentation de votre capital.

Mais que faire ? S'en débarrasser en exilant toutes ces personnes improductives ? Ou peut-être en les exterminant dans les camps de concentration hérités de la seconde guerre mondiale (dont un judicieux slogan à été fort bien englobé par votre barbarie, "Arbeit macht frei") ? Accélérer le processus visant à l'établissement d'une société à deux vitesses en les laissant survivre comme ils peuvent dans l'indifférence générale ? Ne vaudrait-il pas mieux ouvrir les yeux, tirer des leçons de l'histoire, admettre et corriger les erreurs commises avant qu'il ne soit trop tard et que le monde plonge dans une sombre période de chaos ?

Repensez votre société, cessez de sacrifier les générations futures par votre nombrilisme. Cessez ces grotesques ponctions budgétaires dans les domaines sociaux et éducatifs qui, ne l'oubliez pas, constituent la force et la richesse d'une civilisation. Méditez sur le fait que cela ne devrait être l'individu au service de l'état, mais l'inverse. Réfléchissez… Sinon, le peuple pourrait bien se réveiller, prendre enfin conscience de tout cela. Prendre conscience que depuis l'abolition du moyen-âge, avec la suppression des privilèges de rang, rien n'a véritablement changé puisqu'une autre forme de privilège a vu le jour, celle du compte bancaire. Ce jour- là, il y aura une révolution ; il y aura des morts, il y aura du sang. Ne voulez-vous point l'éviter ?

Si votre cervelle savait se départir un instant de son individualisme outrageant pour considérer les choses avec les yeux du cœur (Mais peut-être est-ce là une utopie ?), vous parviendriez sans peine à vous remettre en question. A moins que vous ne préfériez vous retrouver cantonnés dans des ghettos de luxes, épars, ça et là, dans un gigantesque bidon ville; les derniers vestiges d'une défunte civilisation.

Recevez, Messieurs les décideurs, mes plus ingrates considérations.





RETOUR